mardi 16 juin 2020

La maladie de Sachs de Martin Winckler

Il y a quelques années, je lisais Le chœur des femmes. Ce roman, qui a été une révélation pour moi, m'a fait découvrir l'auteur et grandir à bien des titres.
Il a lancé ma veine féministe, d'abord, qui sommeillait un peu trop fort. Et il m'a fait prendre conscience des violences médicales : non, les médecins n'ont pas tous les droits sous prétexte qu'ils le sont. Et oui, les patientes méritent un minimum de douceur et de respect pour les accompagner dans les actes les moins agréables. J'y suis très attentive désormais. 

Forte de cette expérience, c'est avec hâte et curiosité que je me suis lancée dans ce nouveau roman, en lecture commune avec ma femme.


Année d'édition : 2005
Nombre de pages : 659 pages

Genre : contemporaine

Edition : Folio

Synopsis :
" Pourquoi venez-vous me voir, ce soir ? Parce que je ne sais plus quoi faire.
Parce que ça fait trop longtemps que ça dure. Parce que ça ne peut plus durer Parce que je n'ai pas trop le choix, si ça ne dépendait que de moi, vous savez, les médecins, moi, moins j'en vois, mieux je me porte... " Dans la salle d'attente du docteur Bruno Sachs, les patients souffrent en silence. Dans le cabinet du docteur Sachs, les plaintes se dévident, les douleurs se répandent. Sur des feuilles et des cahiers, Bruno Sachs déverse le trop-plaint de ceux qu'il soigne.
Mais qui soigne la maladie de Sachs ?

Mon avis :
Martin Winckler...je crois que maintenant, je pourrais lire n'importe quoi de lui, je partirais toujours avec un a priori positif.
Ce roman est différent du Chœur des femmes. Plus général. Il ne traite pas seulement des actes gynécologiques mais de la médecine dans son ensemble, la médecine généraliste de campagne au sein d'un petit cabinet. Bruno Sachs y est médecin de famille. Il soigne petits et gros bobos, de la piqûre d'orties au cancer en phase terminale. De la douleur physique à l'insidieuse douleur psychologique. Il écoute, il réconforte. Il est là. Il est le confident, la béquille. La voix de la raison, parfois...

Oui, on est à des lieues du noble doc(te) craint et révéré, qui signe des ordonnances (illisibles) à la volée sans explications, sans compassion. Qui lit des résultats d'analyses à la va-vite et soigne des symptômes voire, wouhou, des maladies, mais pas des patient·e·s. 

On sent que pour Sachs, et par extension pour Winckler, les gens comptent (un peu trop, peut-être, à mon avis il doit frôler le burn-out). En témoigne le point de vue de narration choisi, qui n'est autre que celui des patient·e·s eux-mêmes. Elles et ils le tutoient, décrivent ce qu'il fait, interprètent, interrogent. Elles et ils se réjouissent, s'inquiètent, s'offusquent. 
La forme qui en résulte est un peu particulière. Elle tire sur les mémoires, les anecdotes jetées dans un cahier. Ça semble un peu fouillis, au début, cette accumulation de malades, cette succession de consultations. Et finalement, petit à petit, on commence à en reconnaître qu'on a déjà croisé·e·s. On s'attache à certain·e·s, on en déteste d'autres, on a envie de savoir. Parfois, les protagonistes finissent par se croiser, ou plutôt, on comprend qu'ils et elles se connaissent. J'ai mis plus de temps à rentrer dans le texte que dans le précédent roman, mais il faut reconnaître que c'est habile.

Cette lecture a un aspect particulier pour moi. Je travaille en clientèle, dans le domaine médical. J'ai reconnu beaucoup de "profils" : celles qui viennent timidement, avec appréhension. Les fondu·e·s de séries/émissions médicales qui s'imaginent que tout le monde fait une opération à cœur ouvert sur la banquette arrière. Ceux qui ont regardé sur internet, et qui savent que c'est un cancer. Celles qui minimisent, ceux qui en rajoutent. Celles qui veulent pas déranger, ceux qui veulent passer avant tout le monde parce que, eux, c'est une urgence/ils sont pressés. Mais aussi celles qui te témoignent une gratitude folle pour les avoir aidées, ceux qui te ramènent un petit cadeau - c'est pas grand chose - parce que t'as été là... et tous les autres...
Reconnue, aussi, cette tendance à s'impliquer à l'extrême, pour une reconnaissance parfois médiocre. Cette propension à ramener du travail à la maison, sur des notes ou dans la tête, à le ressasser, l'approfondir, à la recherche de LA solution.

D'aucun·e·s trouveront un petit côté pédant à Bruno Sachs. Je comprends ce ressenti. A la lecture, on sent une forte critique des consœurs et confrères qui ne font pas correctement. Qui ne prennent pas le temps d'écouter, qui ne prennent pas en charge la douleur. Le soignant se pose comme celui qui sait, celui qui fait mieux. Mais finalement, si on trouve le Dr Sachs un peu trop fier, n'est-ce pas parce qu'on est habitué·e·s à celles et ceux d'en face ? Parce que ce sont, aujourd'hui encore, notre référence en terme de soignant·e·s ? Car non, ce n'est pas normal d'avoir mal. Et oui, on peut y faire quelque chose. A minima, on peut essayer. 

Hier, j'ai fait vacciner mon poussin. A 4-5 mois, on lui prescrivait des patchs anesthésiants à poser avant. Maintenant qu'elle a presque 1 an, on ne le fait plus. Parce qu'elle est plus résistante à la douleur ? J'en doute. Ça aurait coûté quoi, d'en mettre ? Pas grand chose. Au moins on a du Doliprane pour la fièvre et les douleurs...

Tout ça pour dire qu'encore une fois, Martin Winckler a fait mouche. Encore une fois, ses écrits trouvent un écho inhabituel en moi. Il faut lire Martin Winckler. Lisez-le !


Ici l'avis de ma chère et tendre, qui y a été un peu moins sensible que moi : Dites "Aaarg".

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